Le goût: plus dans la tête que dans la bouteille?

Vous avez peut-être déjà mis la main dans la salle d’attente du dentiste sur de vieux numéros du Reader’s Digest qui traitaient de manière fort pédagogique des organes du corps humain.  Si je me rappelle bien, ça s’intitulait Le poumon de Georges, Le cœur de Georges

Bien aujourd’hui, je vais continuer la série en auscultant le cerveau de Georges, Georges le dégustateur.

Les personnages de l’histoire ont pour nom : Georges, Albert, Cerveau, Nez, Oeil,Oreille.

Georges est invité à partager une bouteille de bon vin que lui sert son ami Albert. Sur l’étiquette, on lit Osoyoos-Larose 2007.

Le nez de Georges hume ces beaux arômes au-dessus du verre et détecte de délicieuses odeurs de fraises.

Pendant ce temps, le cerveau de Georges semble contrarié. Il vient de recevoir une information provenant du nez qui ne correspond pas du tout à ce que lui ont envoyé les yeux il y a quelques instants.

Georges dit à son ami «quel beau fruité!» C’est alors que le cerveau irrité ordonne au nez «fruité, fruité! Et le boisé?»

Nez de répondre  «Je ne sens pas de boisé!» Impossible, réplique Cerveau, «reprend ton travail, je suis certain qu’il y a du boisé là-dedans.» Nez reprend son examen et finit par envoyer une information révisée à Cerveau confirmant les attentes de ce dernier.

Le vin maintenant sur la langue, Bouche émet un verdict de fruité et d’une acidité assez vive. Cerveau s’impatiente alors, «qu’est-ce que ces deux abrutis? Et les tanins?» Très légers répond Bouche. Impossible s’écrit Cerveau «profite de la prochaine gorgée pour être plus attentif. Œil m’a envoyé l’information à l’effet que l’étiquette indique Osoyoos-Larose 2007. J’ai une bonne mémoire tu sais Bouche, j’ai des données dans mes tiroirs qui me disent que ce genre de vin est très tannique, particulièrement dans ce millésime. Alors, fais gaffe.»

Les informations que reçoit Cerveau sont contradictoires. Cela l’agace. C’est un organe d’ordre et de logique. À ce moment précis, Oreille lui communique une donnée intéressante. Il a entendu Albert dire que le vin sent beaucoup le cuir. Il demande à Nez de revoir ses molécules et de lui confirmer. Nez renifle : «Oui c’est vrai, maintenant je détecte une forte odeur de cuir!»

Il faut dire que depuis l’homme de Néandertal, et peut-être même avant, Cerveau a appris à faire beaucoup plus confiance à Oeil qu’à Bouche et à Nez. Il a une ligne directe avec Oeil qui lui envoie des informations en 45 millisecondes, soit 10 fois plus rapidement que les deux autres lambins.

Justement, Œil vient de lui transmettre un nouvel indice intrigant. Il détecte un petit sourire en coin de l’ami Albert.

Cerveau brasse quelques neurones et communique à tous sa déduction, «le Albert c’est un farceur, il a mis un petit vin dans la bouteille de grand cru. Tout se tient maintenant.»

En effet, comme l’écrivent les hommes de science Morrot et Brochet qui étudient le cerveau du dégustateur «il apparaît bien que l’odeur identifiée n’est pas l’objet réel. Cet objet perçu a été totalement reconstruit par le cerveau à partir d’informations non olfactives… Le cerveau sent avant d’avoir reniflé… c’est de la reconstruction intellectuelle.»

Alors, à la prochaine reconstruction!

(Ce texte a été inspiré par les travaux de Frédéric Brochet et Gil Morrot.)

Sur le même sujet:
L'information sur l'étiquette et le prix modifient le goût du vin