2.1 Les Grecs

La civilisation grecque est la première grande civilisation que l'on peut véritablement qualifier de civilisation du vin. Comme pour les peuples de la Bible, c'est à partir du Caucase que, traversant la Turquie, le vin est parvenu aux Grecs, environ 2 000 ans avant notre ère.

La vigne pousse heureuse sur les sols arides de la Grèce. Le vin est vite devenu essentiel dans la vie quotidienne des Grecs. On le déguste, entre hommes, le soir après le repas. Le symposium est l’occasion, pour ces messieurs (pas de femmes) allongés sur un lit de banquet, de discuter des affaires de la cité, de leur dernière campagne militaire ou de philosophie.

Les Grecs préféraient les vins blancs liquoreux. Homère célébrait « le vin doux comme le miel ». Des vins issus de cépages muscats, dont le vin de Patras dans le Péloponnèse ou celui de l’île de Samos en sont aujourd’hui les dignes descendants. Pour augmenter la concentration en sucre des baies, on faisait sécher les raisins vendangés très mûrs sur des nattes de paille, comme l’on fait encore aujourd’hui pour le Commandaria de Chypre.

Malheureusement, pour conserver leurs vins, les Grecs bouchaient les amphores avec un mélange de plâtre et de résine de pin d’Alep. Cette résine donne au vin un goût qui exige du courage pour être bu. Pourtant, le retsina moderne a encore ses adeptes.

Partout où les Grecs iront, ils apporteront la vigne avec eux. Et ils sont allés loin. Les Grecs sont des marchands et de bons navigateurs. Pendant des siècles, ils vont explorer et conquérir la Méditerranée et le reste du monde. Au IVe siècle, Alexandre (356-323 av. J.-C.) va mener ses armées victorieuses jusqu'à l'Indus, avant de revenir mourir à Babylone.

Les Grecs ont fondé de nombreuses colonies en Sicile, dans le sud de l'Italie (qu’ils appelaient Œnotria, le pays du vin), de la France (Marseille vers 600 av. J.-C.) et de l'Espagne. Ce sont eux qui, les premiers, ont planté la vigne dans ces pays qui, aujourd'hui encore, sont les principaux foyers de la culture (dans tous les sens du terme) du vin et de la vigne.

Pour illustrer combien le vin est précieux pour les Grecs, il faut parler de Dionysos, l'un des dieux les plus importants du panthéon grec. Dionysos est le fils de Zeus et de Sémélé. La pauvre petite fut foudroyée par son divin amant (Zeus est le dieu du tonnerre et des éclairs) pour avoir osé regarder celui-ci « dans toute sa gloire ». La maman étant morte, l'enfant qu'elle porte est enfermé dans la cuisse de papa pour n'en sortir qu'au jour fixé. C'est ainsi que Dionysos est né de la cuisse de Jupiter.

Dionysos est habituellement représenté accompagné d'un joyeux cortège où figurent les satyres, les silènes, Pan, Priape, les ménades, les thyiades et les bacchantes. Dans le sillage du dieu, la joyeuse bande assure la fête continuelle.

Les dionysies, les fêtes en l'honneur du dieu, étaient célébrées avec frénésie dans tout le monde grec. Plusieurs fois l'an, elles étaient l'occasion de véritables orgies avec danses et chants. Le vin coulait à flot.

Les dionysies étaient cependant plus qu'une vaste soûlerie. C’est que les Grecs, hommes à la fois très pieux et très inventifs, ont trouvé une explication des plus astucieuses pour justifier leurs débordements éthyliques. Selon eux, l’ivresse était un moyen magique de sortir de leur condition de mortels pour accéder à un autre monde, celui des dieux. En somme, ils ont réussi le tour de force de sacraliser l’ivrognerie.

C’est pourquoi Dionysos a également un deuxième aspect. Il est aussi le dieu des extases et des mystères sacrés. À l'occasion des grandes dionysies, l'on organisait des concours de poésies orphiques, de dithyrambes et surtout de théâtre, puisque c'est à cette occasion que les auteurs classiques donnaient leurs tragédies et leurs comédies.

Le culte de Dionysos a largement contribué au développement des arts, du théâtre en particulier qui, chez les Grecs, avait une dimension religieuse certaine. Dionysos incarne donc les deux dimensions du vin qui seront indissociables pendant des siècles, le profane et le sacré, tout à la fois fête débridée et soûlerie, mais en même temps extase mystique et dépassement de soi. Pour les Grecs, ces extrêmes n'étaient aucunement incompatibles, bien au contraire.